Gianpaolo Furgiuele – Jean-Luc Mélenchon sur le divan – La provocation comme stratégie

Le livre « La meute » donne quelques indications possibles sur les traits de personnalité de Jean-Luc Mélenchon. Les auteurs sont deux journalistes. Celui-ci, écrit par un psychanalyste, est entièrement ne traite que cet aspect du personnage.

Quelques remarques se font nécessaires (l’auteur le dit) : la déontologie de la profession interdit l’établissement d’un quelconque diagnostique si le professionnel n’a pas vu l’individu dans un contexte d’analyse. La source, ce sont les informations parues dans la presse, les vidéos, c’est à dire, les informations publiques. En fait, ce sont des observations et remarques très pertinentes qui auraient pu être faites par quelqu’un avec une sensibilité suffisante. L’auteur ne fait que nous guider.

Le livre est divisé en quatre grandes parties :
* Le parcours d’un tribun moderne
* Le leader
* La scène politique
* Conclusions

L’auteur énumère précise avec des exemples ce que nous savons déjà : le narcissisme, l’arrogance, l’impossibilité de dialogue, les coups de colère, la démagogie avec des objectifs irréalistes et j’en passe.

Mais une partie intéressante que la plupart des gens n’imaginent pas est dans la partie finale du livre. Que se passerait-il si Mélenchon arrive au pouvoir ? Le nom de son parti dit tout : il a toujours été un Insoumis, critiquant le pouvoir en place voulant le destituer. La contestation, y compris pour des mesures qu’il aurait pu soutenir, et le chaos font partie de sa manière de faire de la politique. Il ne sait pas faire de la politique qu’en s’opposant, violemment, au pouvoir en place. Il a besoin d’avoir des opposants. Avec son caractère arrogant, accepterait-il d’avoir une insoumise ?

C’est une lecture qui me semble essentielle. Plus que les discours des personnalités politiques, il faut s’intéresser aussi aux personnes.

Citations

(p. 32-33)

Chez lui, la crise est perenne. Elle se met en scène, se joue sans relâche. Dans ce sens, Mélenchon est un acteur. Il théâtralise, ses paroles captivent, galvanisent le conflit. Comme l’hystérique qui doit se montrer pour exister, il met la crise sous les yeux de son public. Le corps parle pendant que les mots échouent. l’hystérique, par son corps en crise, exige du regard, réclame une réponse. Par ses discours il attaque les figures d’autorité. Macron, les puissants. Un jeu constant de contestation et de prise de place, comme l’hystérique face au père qu’il veut détrôner, tout en cherchant à l’imiter. Homme viril, il se bat contre ce qu’il lit comme une faiblesse. L’idée de la soumission n’est pas loin. Cette lutte cache peut-être une angoisse plus profonde. C’est d’ailleurs cette dernière qui pousse à l’action. Parmi les définitions existantes, l’angoisse peut être perçue comme un état marqué par un danger imminent, également quand ce danger reste inconnu. Contrairement à la peur, qui est une réaction à un danger précis et identifié, l’angoisse se caractérise par son aspect flou et indéterminé. Freud a souligné l’importance de cet état dans la dynamique psychique, notamment en lien avec les pulsions refoulées.

On sait en revanche que, dans l’hystérie, la vérité se joue dans le conflit. Sur le terrain politique, Mélenchon ne déroge pas à cette règle. Pour lui, exister politiquement, c’est la confrontation, comme si la politique elle-même devenait une crise collective. Selon Lacan, l’hystérie cherche à déstabiliser le maître en le poussant à révéler ses failles et ses incohérences : « Ce que veut l’hystérique, c’est un maître à ébranler ». Les souvenirs de Charcot à la Salpétrière gravent l’hystérie dans l’imaginaire collectif.

(p. 41)

En 2016, lors de l’émission « Et si c’était vous ? » consacrée à Robespierre, Mélenchon affichait clairement son admiration pour cette période révolutionnaire, évoquant le renversement de la monarchie, la réaction face aux complots et le rôle du tribunal révolutionnaire, qu’il présentait avec une certaine nuance. Il refusait de trancher entre « bons » et « mauvais » révolutionnaires. Cette posture lui permettait également de réhabiliter Robespierre, de l’ériger en bouc émissaire injustement sacrifié par l’Histoire. Son proche, Alexis Corbière, lui avait même dédié un livre : Robespierre reviens. En 2014, Mélenchon qualifiait Robespierre de « notre libérateur » tout en traitant Marie-Antoinette de « pauvre petite crétine ». Mais encore en arrière, en 2011, il déclarait avec assurance : « Robespierre, c’est moi ». C’est la construction d’un mythe personnel : « Mais, au sein de la maison Mélenchon, Robespierre est à la fois une référence et un bloc. Pas question d’écorner l’idole, ne serait-ce qu’au nom de la laïcité ou de la défense des droits du citoyen ». Mélenchon voit-il chez Robespierre ce qu’il n’arrive pas à exprimer lui-même ? La distance entre les deux hommes montre l’usage qu’il fait de l’Histoire. Elle est utilisée comme source d’inspiration pour créer un récit qui va au-delà des limites du réel. Mais peut-on réellement comparer un tribun moderne, médiatique, à celui que l’Histoire a figé dans la figure implacable de la Révolution ? La question reste ouverte.

(p. 57-59)

« La République, c’est moi. » Une formule qui dépasse l’institution, la devance. Ici, le chef ne se contente pas de représenter la nation : il s’y confond. L’autorité glisse alors vers le personnel presque, dirais-je, monarchique. C’est une déclaration où émerge le phallus symbolique. Mélenchon se revendique comme détenteur d’un pouvoir qui existe au-delà du cadre institutionnel. Il revendique directement la position phallique, celle du « père symbolique ». celui qui impose la loi. Il refuse la castration symbolique, c’est-à-dire, être soumis à l’autorité de la République. Dans cette scène, il réitère : « Monsieur, ne me touchez pas ». Une phrase qui, en elle-même, pourrait effectivement résumer l’homme politique: « Ne me touchez pas ! Vous n’avez pas le droit de me toucher ! Personne ne me touche, ma personne est sacrée. Je suis parlementaire. Pour cous convaincre… C’est moi, Mélenchon, avec mon écharpe tricolore… » Elle semble condenser un refus de soumission, une défense farouche de son intégrité et de son espace symbolique. L’expression « ne me touchez pas » suggère un interdit qui rappelle le célèbre « Noli me tangere ». La parole du Christ ressuscité à Marie-Madeleine, présente dans l’Évangile de Jean, marque la limite du divin et de l’humain. Chez Mélenchon, cette phrase semble se référer à la crainte de la « violation« . Il se place dans une posture de pureté intouchable, d’une autorité qui ne peut être défiée ni approchée. Plus qu’une simple défense physique, le geste est le symbole d’un pouvoir qui se veut absolu et préservé de toute atteinte, à l’instar du corps sacré du Christ. Cette sacralité se révèle également dans le langage. Lorsque la journaliste Véronique Gaurel tente d’interroger Mélenchon sur une prétendue « décadence de la République » concernant Marine Le Pen et François Fillon, il répond, visiblement agacé : « Vous ne savez pas de quoi vous parlez. Vous dites n’importe quoi. Quelqu’un a une question formulée en français et un peu plus compréhensible ? Car moi, votre niveau me dépasse, je n’y comprends rien. » Cette remarque semble vouloir exclure l’autre du champ de la légitimité discursive, évoquer une sorte de « Noli me tangere » verbal. Comme si l’espace symbolique de Mélenchon, son Moi sacralisé, ne pouvait être touche par une parole qu’il juge « indigne« . Le rejet de l’accent de la journaliste et de la question, est ici une manière de préserver une distance et d’interdire toute atteinte à ce qu’il considère comme son autorité.

(p. 108-109)

Je m’efforce d’imaginer LFI atteignant son objectif. Une fois les « puissants » écartés, une fois le pouvoir pris, quelle forme prendrait le projet politique de Jean-Luc Mélenchon ? Quel récit viendrait combler le vide laissé par l’ennemi commun, cet oppresseur pointé du doigt, dont l’existence a soudé l’élan collectif ? Une dynamique fondée sur l’identification d’un adversaire s’alimente de la nécessité de désigner sans cesse une nouvelle cible, au risque de se heurter à son propre épuisement. Donc, si Mélenchon parvenait à ses fins, quels récits, quels corps, viendraient combler ce besoin d’opposition ? Dans sa version manichéenne la politique a besoin de figures qui structurent et des opposants qui donnent du relief. Sans cette tension, que reste-t’il du combat ? Encore une fois, l’Histoire sera le théâtre de cette tension non résolue qui démarre avec un rêve de fraternité pour s’enraciner dans la réalité du commandement. Si le secrétaire du Parti socialiste plaide pour un « candidat commun de la gauche et des écologistes » en 2027, certains, comme Alexis Corbière, se montrent plus sceptiques. La victoire appelle une autre forme de légitimité. Travailler pour une union nationale, ou au moins pour un projet capable de rassembler le plus largement possible. Dans ce cas, un virage narratif lucide est demandé au vainqueur. Comment y parvenir, telle est la tâche qui s’impose : fédérer au-delà de son socle électoral, alors que ce dernier s’est construit sur une critique des institutions et des élites. Les insurrections populaires contre un « ennemi » commun ne garantissent pas toujours une prise de pouvoir stable. L’Histoire abonde en exemples de leaders charismatiques qui, une fois au pouvoir, peinent à affirmer leur projet. L’exemple de Robespierre illustre cette difficulté. Figure révolutionnaire, il portait un projet collectif avant de sombrer dans l’exercice et l’excès du pouvoir, comme l’un des visages de la Terreur. Puis en Grèce de nos jours, Aléxis Tsipras a été accusé d’avoir « trahi la grande majorité du peuple grec » après avoir fait des compromis avec des institutions européennes qu’il avait pourtant dénoncées.

Une nouvelle étape devrais s’ouvrir pour laisser la place à l’art du compromis et de la conciliation. Dans cette dialectique, le « père révolutionnaire » peut-il devenir l’incarnation de la loi sans trahir les valeurs qui l’on porté au pouvoir ? Ici repose le paradoxe.

Quatrième de couverture

À l’aune des discours, postures, apparitions médiatiques et écrits de Jean-Luc Mélenchon, Gianpaolo Furgiuele questionne le parcours de cette personnalité politique singulière en s’appuyant sur les outils de la psychanalyse et des sciences humaines et sociales.

Explorant son déracinement, son socialisme, son ambition stratégique, il met en lumière l’érudition, l’art de la provocation et l’impact de la réception publique nourrie par le mythe que Jean-Luc Mélenchon s’attache lui-même à construire.
Se dessine progressivement le portrait d’un homme complexe et charismatique, discret sur sa vie privée, insoumis et radical, poussé par des convictions que lui-même qualifie de « dures, c’est-à-dire âpres », comme il le confie au journaliste Marc-Olivier Fogiel.
Gianpaolo Furgiele est psychanalyste, sexologue et auteur d’une thèse à l’Université Paris Nanterre. Il est aussi l’auteur de plusieurs ouvrages dont les plus récents sont « Les Auteurs maudits et la malédiction littéraire » (Armand Collin, 2023) et « Sexophobie, Chroniques d’une sexualité en crise (Laborintus, 2024).