{"id":2112,"date":"2022-03-20T12:19:09","date_gmt":"2022-03-20T11:19:09","guid":{"rendered":"http:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/?p=2112"},"modified":"2022-03-20T12:19:09","modified_gmt":"2022-03-20T11:19:09","slug":"georges-didi-huberman-le-temoin-jusquau-bout","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/2022\/03\/20\/georges-didi-huberman-le-temoin-jusquau-bout\/","title":{"rendered":"Georges Didi-Huberman &#8211; Le t\u00e9moin jusqu&rsquo;au bout"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-2113 alignright\" src=\"http:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/GeorgesDidiHuberman-TemoinJusquAuBout-219x300.jpg\" alt=\"\" width=\"219\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/GeorgesDidiHuberman-TemoinJusquAuBout-219x300.jpg 219w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/GeorgesDidiHuberman-TemoinJusquAuBout.jpg 365w\" sizes=\"auto, (max-width: 219px) 100vw, 219px\" \/><\/p>\n<p>L&rsquo;histoire de Viktor Klemperer pourrait s&rsquo;appeler \u00ab\u00a0Les tribulations d&rsquo;un juif allemand, ou allemand juif, en Allemagne Nazi\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Klemperer, professeur en universit\u00e9, \u00e9tait un juif allemand, fils d&rsquo;un rabbin, qui s&rsquo;est converti au protestantisme lorsqu&rsquo;il s&rsquo;est mari\u00e9 avec une femme allemande protestante. Klemperer a subi, pendant toute la dur\u00e9e de la p\u00e9riode nazie, tout type &lsquo;humiliation d&rsquo;interdictions qui lui ont rendu la vie extr\u00eamement p\u00e9nible.<\/p>\n<p>Les objectifs premiers de Klemperer pendant toute la dur\u00e9e du r\u00e9gime Nazi, de 1933 jusqu&rsquo;\u00e0 1945, \u00e9taient d&rsquo;abord son journal, o\u00f9 il avait enregistr\u00e9 toutes ses observations et l&rsquo;\u00e9tude de l&rsquo;impact d&rsquo;un r\u00e9gime dictatorial, tel le nazisme, sur le langage : la philologie \u00e9tait sa sp\u00e9cialit\u00e9. Son journal \u00e9tait sa fa\u00e7on obsessionnelle de t\u00e9moigner jusqu&rsquo;au bout ce qu&rsquo;il a v\u00e9cu. Il s&rsquo;int\u00e9ressait surtout aux petits d\u00e9tails de la vie sous un tel r\u00e9gime &#8211; les grands \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 connus.<\/p>\n<p>Pour donner une id\u00e9e des difficult\u00e9s, il devait cacher ses manuscrits dans des cachettes pour ne pas \u00eatre saisis par la police, ou m\u00eame d\u00e9truire une partie. Il n&rsquo;avait pas acc\u00e8s \u00e0 ses sources bibliographiques. Mis en prison pour ne pas avoir calfeutr\u00e9 son appartement, ses lunettes ont \u00e9t\u00e9 confisqu\u00e9es et il n&rsquo;avait pas de quoi \u00e9crire. D&rsquo;o\u00f9 la phrase dans une citation : \u00ab\u00a0Je grimpe le long de mon crayon pour sortir de l&rsquo;enfer\u00a0\u00bb. Son appartement a \u00e9t\u00e9 r\u00e9quisitionn\u00e9 pour h\u00e9berger des aryens de souche.<\/p>\n<p>De son journal, il a tir\u00e9 deux livres : \u00ab\u00a0LTI &#8211; Lingua Tertii Imperii\u00a0\u00bb et son journal. Vivant \u00e0 la RDA apr\u00e8s la guerre et pour des raisons de censure et manque de libert\u00e9 d&rsquo;expression, il n&rsquo;a pu publier que la partie scientifique de son journal, en 1947. Son journal n&rsquo;est paru qu&rsquo;apr\u00e8s la chute du mur de Berlin. En fran\u00e7ais, cela fait deux volumes de 800 et 1060 pages.<\/p>\n<p>LTI est, me semble-t&rsquo;il, \u00e0 l&rsquo;origine de la \u00ab\u00a0Novlangue\u00a0\u00bb du livre 1984 de George Orwell.<\/p>\n<p>Sur le v\u00e9cu de Klemperer, il y a, \u00e0 mon avis, deux livres int\u00e9ressants \u00e0 lire : \u00ab\u00a0La langue confisqu\u00e9e\u00a0\u00bb de Laurent Joly et celui-ci. Le premier donne la lecture d&rsquo;un historien qui s&rsquo;int\u00e9resse surtout \u00e0 la partie LTI. Celui-ci donne la lecture de son journal par un philosophe, qui va m\u00eame au d\u00e9j\u00e0 de la philosophie puisque, me semble-t&rsquo;il, il d\u00e9borde sur le c\u00f4t\u00e9 psychologique et spirituel de Klemperer, sur sa personne.<\/p>\n<p>J&rsquo;ai d\u00e9j\u00e0 lu plusieurs livres de Didi-Huberman et, finalement, quand on voit l&rsquo;ensemble on peut se dire qu&rsquo;il est aussi comme Klemperer : ses livres d\u00e9livrent ses r\u00e9flexions sur des \u00ab\u00a0petits d\u00e9tails\u00a0\u00bb de l&rsquo;histoire : celui-ci, \u00c9parses, D\u00e9sirer D\u00e9sob\u00e9ir, Imaginer Recommencer, \u00c9corces, Peuples en Larmes peuples en armes, Images malgr\u00e9 tout, &#8230; Des \u00ab\u00a0petits d\u00e9tails\u00a0\u00bb qui font le \u00ab\u00a0tout\u00a0\u00bb de la vie des gens.<\/p>\n<p>Les livres de Didi-Huberman sont des livres qui se lisent assez facilement, mais il faut les lire \u00e0 \u00ab\u00a0faible vitesse\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h2>Citations<\/h2>\n<p>(p. 30)<\/p>\n<blockquote><p>Pour r\u00e9agir de fa\u00e7on raisonnable, il faut en premier lieu avoir \u00e9t\u00e9 \u00ab\u00a0touch\u00e9 par l&rsquo;\u00e9motion\u00a0\u00bb; et ce qui s&rsquo;oppose \u00e0 l'\u00a0\u00bb\u00e9motionnel\u00a0\u00bb, ce n&rsquo;est pas en aucune fa\u00e7on le \u00ab\u00a0rationnel\u00a0\u00bb, quel que soit le sens du terme, mais l&rsquo;insensibilit\u00e9, qui est fr\u00e9quemment un ph\u00e9nom\u00e8ne pathologique, ou encore la sentimentalit\u00e9, qui repr\u00e9sente une perversion du sentiment.\u00a0\u00bb<br \/>\n(citant Hannah Arendt, du mensonge \u00e0 la violence. Essais de politique contemporaine)<\/p><\/blockquote>\n<p>(p.113-115) \u00ab\u00a0Je grimpe le long de mon crayon pour sortir de l&rsquo;enfer\u00a0\u00bb<\/p>\n<blockquote><p>Puis un brigadier se pr\u00e9sente, venu d&rsquo;on ne sait o\u00f9 (comme dans les r\u00e9cits de Kafka). Il a d\u00fb lire sur un formulaire que le prisonnier \u00e9tait professeur d&rsquo;universit\u00e9. Il l&rsquo;interroge sur le motif de son incarc\u00e9ration. \u00ab\u00a0Black-out. &#8211; Mais en professeur distrait, vous avez d\u00e9j\u00e0 d\u00fb payer cinq ou six amendes ? Non, jamais, c&rsquo;\u00e9tait la premi\u00e8re inadvertance au bout d&rsquo;un an et demi. &#8211; Impossible\u00a0\u00bb. Pause. \u00ab\u00a0Ah ! mais alors, vous devez \u00eatre non aryen ? &#8211; Monsieur le brigadier, [&#8230;] on m&rsquo;a pris mon livre et mes lunettes. Mais si je pouvais seulement avoir un crayon et un peu de papier. &#8211; Vous devriez plut\u00f4t m\u00e9diter sur vos p\u00e9ch\u00e9s\u00a0\u00bb, a-t&rsquo;il r\u00e9pondu en riant. Puis il a sorti un petit bout de crayon de sa poche et l&rsquo;a examin\u00e9. \u00ab\u00a0Je vais le tailler et je vous donnerai une feuille de papier.\u00a0\u00bb Et de fait, tout de suite apr\u00e8s, il m&rsquo;a apport\u00e9 crayon et papier. \u00c0 cet instant, mon monde a \u00e9t\u00e9 aussi fortement transform\u00e9 qu&rsquo;au moment o\u00f9 la porte de la prison s&rsquo;\u00e9tait referm\u00e9e. Tout \u00e9tait redevenu plus clair, oui, presque lumineux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et voici que l&rsquo;\u00e9crivain se r\u00e9v\u00e9lait dans sa passion la plus simple, la plus enfantine : il lui suffisait d&rsquo;un bout de crayon et d&rsquo;une feuille de papier pour que le monde s&rsquo;\u00e9claircisse &#8211; relativement, bien s\u00fbr &#8211; et ouvre des passages \u00e0 travers les portes blind\u00e9es, les murs de b\u00e9ton, l&rsquo;oppression carc\u00e9rale et polici\u00e8re. Le prisonnier \u00e9tait maintenu \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de presque immobilit\u00e9 dans sa cellule, certes. Mais le crayon pouvait voyager sur le papier, les mots prendre le large, la pens\u00e9e se remettre en route, l&rsquo;imagination extravaguer vers des s\u00e9jours d\u00e9sir\u00e9s. \u00ab\u00a0Ce n&rsquo;est qu&rsquo;en fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi que je me suis servi du crayon &#8211; ma premi\u00e8re notice, plus path\u00e9tique et plus longue que toutes celles qui devaient suivre, disait : je grimpe le long de mon crayon pour sortir de l&rsquo;enfer des quatre derniers jours et revenir sur terre.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Quatri\u00e8me de couverture<\/h2>\n<p>\u00catre t\u00e9moin\u202f: \u00eatre sensible. En quel sens faut-il l\u2019entendre\u202f?<\/p>\n<p>Dans un proc\u00e8s, on ne demande au t\u00e9moin que d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis, puisque ce sont des faits qu\u2019il s\u2019agit de rendre compte. Mais celui qui d\u00e9cide de t\u00e9moigner contre vents et mar\u00e9es, sans que personne ne lui ait rien demand\u00e9, se tient dans une position diff\u00e9rente\u202f: il porte aussi en lui l\u2019exigence d\u2019un partage de la sensibilit\u00e9. Il consid\u00e8re implicitement que ses \u00e9motions constituent en elles-m\u00eames des faits d\u2019histoire, voire des gestes politiques.<\/p>\n<p>C\u2019est ce que montre une lecture du Journal de Victor Klemperer tenu clandestinement entre 1933 et 1945 depuis la ville de Dresde o\u00f9 il aura subi, comme Juif, tout l\u2019encha\u00eenement de l\u2019oppression nazie. T\u00e9moignage extraordinaire par sa pr\u00e9cision, en particulier dans l\u2019analyse qu\u2019y mena Klemperer \u2014 qui \u00e9tait philologue \u2014 du fonctionnement totalitaire de la langue \u2014 du fonctionnement totalitaire de langue. Mais aussi par sa sensibilit\u00e9. Par son ouverture litt\u00e9raire \u00e0 la complexit\u00e9 des affects, avec la position \u00e9thique \u2014 celle du partage \u2014 que cette sensibilit\u00e9 supposait. Entre la langue totalitaire, qui ne se prive jamais d\u2019en appeler aux \u00e9motions sans partage, et l\u2019\u00e9criture de ce Journal, ce sont donc deux positions que l\u2019on voit ici\u202fs\u2019affronter autour des faits d\u2019affects. Combat politique lisible dans chaque repli, dans chaque inflexion de ce chef-d\u2019\u0153uvre d\u2019\u00e9criture et de t\u00e9moignage.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;histoire de Viktor Klemperer pourrait s&rsquo;appeler \u00ab\u00a0Les tribulations d&rsquo;un juif allemand, ou allemand juif, en Allemagne Nazi\u00a0\u00bb. 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