{"id":3315,"date":"2024-08-16T00:30:35","date_gmt":"2024-08-15T22:30:35","guid":{"rendered":"http:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/?p=3315"},"modified":"2024-08-16T10:39:17","modified_gmt":"2024-08-16T08:39:17","slug":"paul-aussaresses-je-nai-pas-tout-dit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/2024\/08\/16\/paul-aussaresses-je-nai-pas-tout-dit\/","title":{"rendered":"Paul Aussaresses &#8211; Je n&rsquo;ai pas tout dit : ultimes r\u00e9v\u00e9lations au service de la France"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3319 alignright\" src=\"http:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/PaulAussaresses-JeNAiPasToutDit-200x300.jpg\" alt=\"\" width=\"200\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/PaulAussaresses-JeNAiPasToutDit-200x300.jpg 200w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/PaulAussaresses-JeNAiPasToutDit-682x1024.jpg 682w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/PaulAussaresses-JeNAiPasToutDit-768x1153.jpg 768w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/PaulAussaresses-JeNAiPasToutDit.jpg 999w\" sizes=\"auto, (max-width: 200px) 100vw, 200px\" \/><\/p>\n<p>En 2001, Paul Aussareses a \u00e9crit un livre : <a href=\"http:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/2024\/01\/28\/paul-aussaresses-services-speciaux-algerie-1955-1957\/\"><em>\u00ab\u00a0Services sp\u00e9ciaux : Alg\u00e9rie 1955-1957\u00a0\u00bb<\/em><\/a>, dans lequel il racontait sa participation dans les \u00e9v\u00e9nements en Alg\u00e9rie dans les ann\u00e9es 50, et surtout la pratique de la torture.<\/p>\n<p>\u00c0 la suite de ce livre, le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique, Jacques Chirac a d\u00e9cid\u00e9 de lui retirer la L\u00e9gion d&rsquo;Honneur et demand\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Arm\u00e9e de terre de prendre les dispositions disciplinaires qui s&rsquo;imposaient. Il a \u00e9t\u00e9 poursuivi et condamn\u00e9 par apologie de la torture, crime contre l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>A la suite de ces punitions, il a estim\u00e9 utile d&rsquo;\u00e9crire ce livre, pour dire ce qu&rsquo;il estimait devoir encore dire. Il disait qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 puni par ce qu&rsquo;il a dit et pas par ce qu&rsquo;il a fait.<\/p>\n<p>\u00c0 la lecture de ces deux livres je ne peux qu&rsquo;essayer de comprendre le personnage. A mon avis, Aussaresses est un individu avec un narcissisme exacerb\u00e9, tr\u00e8s probablement pathologique. Il n&rsquo;exprime aucun remords : on pourrait esp\u00e9rer que 40 ou 50 ans apr\u00e8s les faits il pourrait se poser des questions. Mais non, aucune capacit\u00e9 d&rsquo;autocritique : il a toujours fait ce qu&rsquo;il fallait <em>\u00ab\u00a0Pour la France\u00a0\u00bb<\/em>, expression qu&rsquo;il r\u00e9p\u00e8te sans arr\u00eat, y compris dans le titre de ses livres. Comme s&rsquo;il s&rsquo;estimait un h\u00e9ros dont la France devrait \u00eatre fi\u00e8re et dont tous ses actes n&rsquo;avaient qu&rsquo;un seul but : la France.<\/p>\n<p>Au sujet de la torture et des ex\u00e9cutions sommaires, il dit avoir toujours agit avec des ordres de l&rsquo;hi\u00e9rarchie. Or, il raconte dans son livre pr\u00e9c\u00e9dent (page 34-36) avoir expliqu\u00e9 \u00e0 son sup\u00e9rieur hi\u00e9rarchique qu&rsquo;il utilisait la torture et l&rsquo;ex\u00e9cution de tous ceux ayant subi la torture, ce qui a laiss\u00e9 son chef perplexe et en d\u00e9saccord. Donc, ce n&rsquo;\u00e9tait pas un ordre de l&rsquo;hi\u00e9rarchie. Dans l&rsquo;arm\u00e9e, ce type d&rsquo;initiative d&rsquo;un subordonn\u00e9 ne doit pas exister, surtout lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de crimes. Par ailleurs, on peut se demander si Aussaresses n&rsquo;est pas parmi les initiateurs de cette pratique syst\u00e9matique en Alg\u00e9rie, vu que ceci s&rsquo;est pass\u00e9 tout au d\u00e9but de l&rsquo;intervention fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>D&rsquo;ailleurs, il a pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avance un rapport sur le \u00ab\u00a0suicide\u00a0\u00bb de Larbi Ben M&rsquo;hidi, avant m\u00eame qu&rsquo;il soit assassin\u00e9. En fait, Aussaresses l&rsquo;a pendu dans une ferme isol\u00e9e. Cela montre tr\u00e8s bien qu&rsquo;il n&rsquo;ignorait pas que ses actes \u00e9taient criminels. Ausseresses s&rsquo;attribuait le pouvoir de torture et de vie et de mort des prisonniers.<\/p>\n<p>Un point important que je peux d\u00e9duire de ces livres est le rapport qu&rsquo;il avait avec Roger Trinquier. Alors qu&rsquo;il se r\u00e9f\u00e8re souvent de fa\u00e7on \u00e9logieuse \u00e0 ses coll\u00e8gues, ce n&rsquo;est pas le cas de Trinquier : souvent c&rsquo;est juste le nom et d&rsquo;autres fois c&rsquo;est avec un certain m\u00e9pris. On le comprend quand on sait que Trinquier s&rsquo;opposait \u00e0 la torture et encore plus aux ex\u00e9cutions, mais il estimais que parfois, dans des rares exceptions, la torture pouvait se justifier. Il \u00e9crit dans son livre \u00ab\u00a0La guerre moderne\u00a0\u00bb (p. 41 de l&rsquo;\u00e9dition de 1961) :<\/p>\n<blockquote><p>\u00a0\u00bb Les interrogateurs s&rsquo;efforceront toujours de ne pas porter atteinte \u00e0 l&rsquo;int\u00e9grit\u00e9 physique et morale des individus. La science peut d&rsquo;ailleurs tr\u00e8s bien mettre \u00e0 la disposition de l&rsquo;arm\u00e9e les moyens pour y parvenir.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce diff\u00e9rend explique probablement pourquoi Aussaresses aurait exig\u00e9 comme condition pour \u00eatre affect\u00e9 dans le service de Massu de ne pas \u00eatre un subordonn\u00e9 de Trinquier : Aussaresses avait le poste de Commandant et Trinquier, Lieutenant-colonel (voir citation p. 59).<\/p>\n<p>Le diff\u00e9rend avec Trinquier ne se limite pas \u00e0 ce d\u00e9saccord puisqu&rsquo;il semble qu&rsquo;il s&rsquo;est attribu\u00e9 la paternit\u00e9 d&rsquo;une id\u00e9e de Trinquier : le quadrillage des la ville pour une meilleure gestion (citation p. 122). Or, ceci appara\u00eet dans le livre de Trinquier et cela faisait partie de la mission de Trinquier et pas de Aussaresses.<\/p>\n<p>Finalement, l&rsquo;opinion de Carl Bernard, officier de l&rsquo;Arm\u00e9e am\u00e9ricaine est aussi int\u00e9ressant : selon lui, <em>\u00ab\u00a0l&rsquo;usage de la torture est contre-productif sur le long terme et qu&rsquo;elle se retourne contre l&rsquo;arm\u00e9e qui la pratique.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La perception de la somme de ces d\u00e9tails sur la torture laisse croire certains officiers s&rsquo;opposaient \u00e0 cette pratique. Par contre elle \u00e9tait approuv\u00e9e ou, au moins, tol\u00e9r\u00e9e par partie de l&rsquo;hi\u00e9rarchie militaire, par exemple, les g\u00e9n\u00e9raux Massu et Bigeard et quelques personnalit\u00e9s politiques. Il est aussi possible que ces pratiques se faisaient surtout dans les \u00ab\u00a0Services sp\u00e9ciaux\u00a0\u00bb et pas dans les autres corps, auquel cas il ne fallait pas bl\u00e2mer toute l&rsquo;Arm\u00e9e fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Un affabulateur ! Certains passages sont des faux qui sortent de son imagination. Je cite quelques uns dont je peux d\u00e9duire soit par le contexte, soit par des contradictions.<\/p>\n<p>Dans les pages 166-169 il raconte une histoire o\u00f9 il aurait rencontr\u00e9 une femme \u00e0 Paris, ils ont discut\u00e9 des frivolit\u00e9s puis chacun est all\u00e9 dans tout en \u00e9changeant des cartes de visite (je r\u00e9sume). \u00c7a s&rsquo;est pass\u00e9 en 1974 alors qu&rsquo;il \u00e9tait attach\u00e9 militaire au Br\u00e9sil. Quelque temps apr\u00e8s, il \u00e9tait \u00e0 Manaus, au Br\u00e9sil et a re\u00e7u un appel radio du alors, Colonel Figueiredo, chef du SNI (Service National d&rsquo;Information, \u00e9quivalent de la DGSE) avec un ordre de venir d&rsquo;urgence \u00e0 Brasilia. Figueiredo aurait envoy\u00e9 un h\u00e9licopt\u00e8re lui chercher. Arrivant \u00e0 Brasilia, on l&rsquo;attendait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l&rsquo;a\u00e9roport et il est emmen\u00e9 voir Figueiredo. Celui-ci lui informe que la femme, Eva, \u00e9tait un fait un agent tch\u00e8que du KGB. Il lui montre m\u00eame la femme, par terre, pas reconnaissable tellement ab\u00eem\u00e9e par la torture. Or, connaissant ce pays, je doute que \u00e7a s&rsquo;est pass\u00e9 comme \u00e7a. D&rsquo;une part, la distance entre Brasilia et Manaus est de 1950 km, ce qui fait 3900 km aller-retour, ce qui fait une \u00e9norme distance pour aller chercher quelqu&rsquo;un, en h\u00e9licopt\u00e8re, dans une urgence suppos\u00e9e. Urgence qui n&rsquo;existait pas puisque l&rsquo;information comme quoi il aurait \u00e9t\u00e9 contact\u00e9 par une espionne aurait suffit, cela aurait pu \u00eatre dit lors de leur conversation radio. D&rsquo;autre part, Montrer une espionne tortur\u00e9e et ab\u00eem\u00e9e \u00e0 un militaire \u00e9tranger ne fait partie des habitudes de ces services, surtout \u00e0 un \u00e9tranger du corps diplomatique.<\/p>\n<p>Il parle de l&rsquo;\u00e9limination physique de certaines personnes (voir citation p. 99). Aussaresses indique que les d\u00e9cisions \u00e9taient prises par le Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique lui m\u00eame. Il raconte avoir organis\u00e9 l&rsquo;\u00e9limination de F\u00e9lix Moumi\u00e9, en 1960, donc sous de Gaulle. Je peine \u00e0 croire que le G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle ait pris la d\u00e9cision d&rsquo;\u00e9liminer ce politicien camerounais. Mais bon&#8230; opinion personnelle.<\/p>\n<p>Au sujet du coup d&rsquo;\u00e9tat au Chili, par Pinochet en 1973. Il dit que le Br\u00e9sil avait soutenu Pinochet en envoyant des avions, des v\u00e9hicules et de l&rsquo;armement lors du coup d&rsquo;\u00e9tat. Il est vrai que le Br\u00e9sil a \u00e9t\u00e9 parmi les premiers pays a reconna\u00eetre Pinochet comme pr\u00e9sident du Chili, mais il est faux que des ressources br\u00e9siliennes ont \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9es pour le coup d&rsquo;\u00e9tat. N\u00e9anmoins, il est vrai que le Br\u00e9sil a envoy\u00e9, apr\u00e8s, de l&rsquo;armement l\u00e9ger &#8211; fusils et munition &#8211; pour soutenir la r\u00e9pression.<\/p>\n<p>Aussaresses dit que Thomson-Brandt a vendu des v\u00e9hicules de transport de troupes au Br\u00e9sil et qu&rsquo;il y avait une entreprise, ENGESA, qui fabriquait conjointement avec Thomson, des v\u00e9hicules de transport de troupe. Les deux affirmations sont fausses. D&rsquo;une part les v\u00e9hicules de transport de troupe utilis\u00e9s par l&rsquo;Arm\u00e9e \u00e9taient enti\u00e8rement fabriqu\u00e9s par ENGESA. D&rsquo;autre part, il y a eu un char construit dans les ann\u00e9es 80, Osorio, apr\u00e8s le d\u00e9part de Aussaresses de la Thomson, qui utilisait certaines composantes europ\u00e9ennes, notamment de l&rsquo;\u00e9lectronique embarqu\u00e9e.<\/p>\n<p>Bref, il y a certain nombre d&rsquo;impr\u00e9cisions ou des r\u00e9cits dont je reste dubitatif. Il est certain que son r\u00e9cit est probablement, globalement vrai, mais qui met en doute des d\u00e9tails.<\/p>\n<p>Globalement, il semble que ce livre a \u00e9t\u00e9 produit avec un esprit de vengeance apr\u00e8s que la L\u00e9gion d&rsquo;Honneur lui a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e. Ce que un narcissique comme lui ne pouvait pas supporter &#8211; ego bless\u00e9. Donc, \u00e0 lire avec une certaine m\u00e9fiance.<\/p>\n<p>Une autre d\u00e9monstration de son narcissisme extr\u00eame appara\u00eet lorsqu&rsquo;il parle du proc\u00e8s de Bob Denard, o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 entendu comme t\u00e9moin. Il dit : <em>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai parl\u00e9 longuement devant le jury, non pas de Bob, mais des Services sp\u00e9ciaux. J&rsquo;ai fait un vrai cours de Services sp\u00e9ciaux !\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Que reste-t&rsquo;il apr\u00e8s tout ce temps ? Lui qui disait avoir toujours \u0153uvr\u00e9 \u00ab\u00a0pour la France\u00a0\u00bb a largement contribu\u00e9 \u00e0 ternir l&rsquo;image de ce pays, symbole des Droits de l&rsquo;Homme. Par exemple, une journaliste br\u00e9silienne, Leneide Duarte-Plon a publi\u00e9 le livre, en portugais, <em>\u00ab\u00a0La torture comme arme de guerre : De l&rsquo;Alg\u00e9rie au Br\u00e9sil: Comment les militaires fran\u00e7ais ont export\u00e9 les escadrons de la mort et le terrorisme d&rsquo;\u00c9tat\u00a0\u00bb<\/em>. Ce livre a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit apr\u00e8s ceux d&rsquo;Ausseresses et celui de Marie-Monique Robin. Pour l&rsquo;instant je ne les ai que feuillet\u00e9 mais j&rsquo;ai pu d\u00e9j\u00e0 voir qu&rsquo;il s&rsquo;agit surtout de sensationnalisme journalistique. Ce ne sont pas les seuls \u00e9crits du genre.<\/p>\n<p>Je ne crois pas que l&rsquo;on puisse dire que la France a export\u00e9 de la torture ou du terrorisme d&rsquo;\u00c9tat. Par contre, il est vrai que certains barbouzes ind\u00e9licats, des Fran\u00e7ais, l&rsquo;ont diss\u00e9min\u00e9, peut-\u00eatre en faisant passer des des comme si c&rsquo;\u00e9tait au nom de la France alors que ce n&rsquo;\u00e9tait pas le cas. Il est vrai que tout cela est une honte.<\/p>\n<p>Je crois aussi que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 une erreur de l&rsquo;envoyer Aussaresses au Br\u00e9sil en tant qu&rsquo;attach\u00e9 militaire de l&rsquo;Ambassade, et aussi de l&#8217;embaucher chez Thomson. On peut difficilement croire que dans les ann\u00e9es 70 son pedigree n&rsquo;\u00e9tait pas encore connu.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 tous les points n\u00e9gatifs de ce livre, il s&rsquo;agit d&rsquo;un livre int\u00e9ressant et facile \u00e0 lire, qui d\u00e9voile la pens\u00e9e de cet \u00ab\u00a0patriote\u00a0\u00bb qui n&rsquo;est pas vraiment quelqu&rsquo;un qui fait honneur \u00e0 la France.<\/p>\n<h2>Citations<\/h2>\n<p>(p. 42)<\/p>\n<blockquote>\n<ul>\n<li>Justement, parlons d&rsquo;Alg\u00e9rie. Dans votre livre \u00ab\u00a0Services sp\u00e9ciaux\u00a0\u00bb qui vous a valu un proc\u00e8s et la perte de votre L\u00e9gion d&rsquo;Honneur, vous racontez ce que vous avez fait, de 1955 \u00e0 1957 \u00e0 Philippeville d&rsquo;abord, puis pendant la bataille d&rsquo;Alger. Vous \u00e9crivez \u00ab\u00a0Voler, assassiner, terroriser. On m&rsquo;avait appris \u00e0 crocheter les serrures, \u00e0 tuer sans laisser des traces, \u00e0 \u00eatre indiff\u00e9rent \u00e0 ma souffrance et \u00e0 celle des autre, \u00e0 oublier et \u00e0 me faire oublier, tout cela pour la France.\u00a0\u00bb Vous pensez toujours \u00e7a aujourd&rsquo;hui ?<\/li>\n<li><em>Oui<\/em><\/li>\n<li>Vous ne regrettez pas ?<\/li>\n<li><em>Non<\/em>.<\/li>\n<li>Et si c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 refaire ?<\/li>\n<li>\u00ab\u00a0Et si c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 refaire, je referais ce chemin\u00a0\u00bb.<\/li>\n<\/ul>\n<\/blockquote>\n<p>(p. 59)<\/p>\n<blockquote><p>AUX ORDRES DE MASSU<br \/>\n&#8230;<br \/>\nDans l&rsquo;organigramme de l&rsquo;\u00e9tat major install\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9fecture d&rsquo;Alger, je deviens donc l&rsquo;agent de liaison du G\u00e9n\u00e9ral Massu, charg\u00e9 de tout ce qui concerne la police et la justice. Trinquier, lui, supervise le contr\u00f4le de la population civile. En priv\u00e9, Massu m&rsquo;ordonne de faire ce que j&rsquo;ai fait \u00e0 Philippeville. Je lui demande alors deux choses. La premi\u00e8re, c&rsquo;est que je ne serai en aucun cas le subordonn\u00e9 de Trinquier. La seconde, c&rsquo;est que, puisque j&rsquo;allais \u00eatre charg\u00e9 du sale boulot qui emm&#8230; tout le monde, qu&rsquo;on me laisse faire la m\u00eame chose qu&rsquo;\u00e0 Philippeville et qu&rsquo;on ne vienne me chercher des poux sur la fa\u00e7on dont j&rsquo;obtenais des renseignements.<\/p><\/blockquote>\n<p>(p. 62)<\/p>\n<blockquote>\n<ul>\n<li>Vous avez dit que votre action \u00e9tait \u00ab\u00a0d\u00e9charger l&rsquo;arm\u00e9e des basses besognes\u00a0\u00bb ?<\/li>\n<li>Voil\u00e0. Par exemple, Bigeard me dit un jour : \u00ab\u00a0Nous avons des types de la cellule terroriste de Notre-Dame d&rsquo;Afrique. Vous ne pouvez pas m&rsquo;en d\u00e9barrasser ?\u00a0\u00bb Je ne pouvais pas lui r\u00e9pondre \u00ab\u00a0d\u00e9merdez-vous-en !\u00a0\u00bb. Il y avait des soldats chez Bigeard, des jeunes, des braves types. fallait pas, non, fallait pas qu&rsquo;ils fassent ce boulot. Tandis que nous, on \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 de vieux officiers, Garcet et moi. On en avait d\u00e9j\u00e0 tellement vu, ah&#8230;<\/li>\n<li>Mais beaucoup de jeunes soldats, des appel\u00e9s, ont d\u00fb participer \u00e0 des interrogatoires. Qu&rsquo;est-ce que vous voulez dire en parlant de \u00ab\u00a0basses besognes\u00a0\u00bb ?<\/li>\n<li>Les ex\u00e9cutions sommaires.<\/li>\n<li>Qui en d\u00e9cidait ?<\/li>\n<li>Moi. Je le disais \u00e0 Massu. En plus de la r\u00e9union quotidienne du matin, j&rsquo;\u00e9crivais en quatre exemplaires tous les jours ce que nous faisions, de fa\u00e7on d\u00e9taill\u00e9e. Il y avait un exemplaire pour Massu, un pour le ministre-r\u00e9sident Lacoste et un pour le g\u00e9n\u00e9ral Salan. Massu savait tout. Le gouvernement aussi. J&rsquo;assistais aux ex\u00e9cutions que j&rsquo;avais ordonn\u00e9es. J&rsquo;aimais pas, j&rsquo;aimais pas.<\/li>\n<\/ul>\n<\/blockquote>\n<p>(p. 122)<\/p>\n<blockquote>\n<ul>\n<li>Carl Bernard, ce n&rsquo;est pas cet officier am\u00e9ricain qui vous a pr\u00e9sent\u00e9 comme l&rsquo;officier le plus exp\u00e9rimente et le plus comp\u00e9tent en mati\u00e8re de guerre sp\u00e9ciale, c&rsquo;est \u00e0 dire contre r\u00e9volutionnaire, notamment \u00e0 cause de la technique de la technique de quadrillage d&rsquo;un quartier et de sa population ?<\/li>\n<li>C&rsquo;est possible, qu&rsquo;il ait dit \u00e7a, en effet. Je crois qu&rsquo;il a m\u00eame \u00e9crit.<br \/>\nD&rsquo;ailleurs, cet ancien camarade, vous l&rsquo;avez revu en 2002, vous vous en souvenez ?<\/li>\n<li>Bien s\u00fbr, je l&rsquo;ai rencontr\u00e9 \u00e0 Paris lors d&rsquo;une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision.<\/li>\n<li>Il a expliqu\u00e9 devant les cam\u00e9ras, que, selon lui, l&rsquo;usage de la torture est contreproductif sur le long terme et qu&rsquo;elle se retourne contre l&rsquo;arm\u00e9e qui la pratique.<\/li>\n<li>Je sais, je m&rsquo;en souviens tr\u00e8s bien. Carl Bernard s&rsquo;est d\u00e9marqu\u00e9 en d\u00e9non\u00e7ant mes m\u00e9thodes. Il reste mon ami, je ne veux donc pas \u00e9piloguer, mais je vous rappelle qu&rsquo;\u00e0 Fort Bragg, il enseignait exactement la m\u00eame chose que moi. Nous avons partag\u00e9 notre exp\u00e9rience, et lui, il en savait largement autant que moi. &#8230;<br \/>\n&#8230;<\/li>\n<li>Il enseignait quoi ?<\/li>\n<li>La m\u00eame chose qu&rsquo;\u00e0 Fort Bragg, mais adapt\u00e9e au contexte asiatique.<\/li>\n<\/ul>\n<\/blockquote>\n<p>(p. 127)<\/p>\n<blockquote><p>AU SECOURS DES AMERICAINS CONTRE LA GU\u00c9RILLA (L&rsquo;\u00c9COLE DE FORT BENNING ET FORT BRAGG)<\/p>\n<ul>\n<li>Dites moi ce que vous appreniez aux soldats.<\/li>\n<li>D&rsquo;abord, ce n&rsquo;\u00e9taient pas des simples soldats, comme vous pouvez le deviner, mais uniquement des officiers, capitaines au minimum, et un peu plus haut dans l&rsquo;hi\u00e9rarchie. Tous tri\u00e9s sur le volet. Je leur apprenais ce que j&rsquo;avais vu et fait en Indochine et ce que j&rsquo;avais vu et fait en Alg\u00e9rie.<\/li>\n<li>Pour qu&rsquo;ils l&rsquo;appliquent plus tard dans leur pays.<\/li>\n<li>Comme vous dites.<\/li>\n<li>Les Fran\u00e7ais avaient la cote aupr\u00e8s des Am\u00e9ricains parce qu&rsquo;ils avaient lu \u00ab\u00a0La guerre moderne\u00a0\u00bb de Roger Trinquier sur la guerre subversive. Ils l&rsquo;avaient d&rsquo;ailleurs traduit en anglais. C&rsquo;\u00e9tait un best-seller, non ?<\/li>\n<li>Oui, c&rsquo;est vrai, les Am\u00e9ricains connaissaient ce livre, mais je dois dire que, personnellement, je n&rsquo;en avait rien \u00e0 faire de Trinquier. Je n&rsquo;ai pas eu besoin de lui pour apprendre la guerre subversive ! Je m&rsquo;entendais bien avec Trinquier, certes, mais c&rsquo;est tout.<\/li>\n<li>Il a quand m\u00eame \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 \u00e9crire un livre sur la gu\u00e9rilla urbaine.<\/li>\n<li>Oui, c&rsquo;est vrai. Trinquier savait \u00e9crire, car il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9l\u00e8ve instituteur dans le civil, mais dans le domaine qui nous concerne, j&rsquo;en savait autant que lui.<\/li>\n<\/ul>\n<\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h2>Quatri\u00e8me de couverture<\/h2>\n<p>\u00a0\u00bb Qu&rsquo;est-ce qui t&rsquo;a pris d&rsquo;ouvrir ta gueule? \u00a0\u00bb demande Marcel Bigeard \u00e0 son camarade de combat, le g\u00e9n\u00e9ral Paul Aussaresses, ancien de la France libre, baroudeur de l\u00e9gende, quand il a commenc\u00e9 de livrer ses souvenirs sur la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie dans son ouvrage Services sp\u00e9ciaux &#8211; Alg\u00e9rie 1955-1957 (\u00c9ditions Pion et Perrin, 2001). En disant clairement que oui, il avait tortur\u00e9 et qu&rsquo;il en avait re\u00e7u l&rsquo;ordre, le g\u00e9n\u00e9ral Paul Aussaresses a provoqu\u00e9 un beau tohu-bohu m\u00e9diatique qui s&rsquo;est sold\u00e9 par sa condamnation pour apologie de crimes de guerre en 2003 et sa d\u00e9mission forc\u00e9e de l&rsquo;ordre de la L\u00e9gion d&rsquo;honneur.<\/p>\n<p>Tout le monde lui tourne le dos, mais son t\u00e9moignage en d\u00e9clenche beaucoup d&rsquo;autres.<\/p>\n<p>Jean-Charles Deniau, qui l&rsquo;avait interview\u00e9 dans son documentaire \u00ab\u00a0Paroles de tortionnaires\u00a0\u00bb est retourn\u00e9 le voir dans sa retraite.<\/p>\n<p>Le G\u00e9n\u00e9ral a bient\u00f4t 90 ans, il ne voit presque plus, il est fatigu\u00e9, mais les souvenirs de toute sa vie de soldat et d&rsquo;agent secret &#8211; il a \u00e9t\u00e9 membre du service Action du SDECE &#8211; sont intacts, comme son humour \u00e0 froid et sa fa\u00e7on particuli\u00e8re d&rsquo;\u00e9noncer les faits. Lui qui a d\u00e9sob\u00e9i pour la premi\u00e8re fois de sa vie en 2001, en brisant la loi du silence, a d\u00e9cid\u00e9 de ne pas \u00a0\u00bb rentrer dans le rang\u00a0\u00bb et de r\u00e9cidiver.<\/p>\n<p>Est-ce le d\u00e9faut de reconnaissance qui l&rsquo;accable aujourd&rsquo;hui, depuis que la L\u00e9gion d&rsquo;honneur lui a \u00e9t\u00e9 retir\u00e9e, ou le tourment inavou\u00e9 de sa conscience qui pousse Paul Aussaresses \u00e0 affirmer : Je n&rsquo;ai pas tout dit ? R\u00e9pondant aux questions sans complaisance de Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan, il se confie, et c&rsquo;est un demi-si\u00e8cle de coups tordus, de guerre froide, de ventes d&rsquo;armes, d&rsquo;affaires jusqu&rsquo;ici tenues secr\u00e8tes qui se d\u00e9voilent dans ce livre.<\/p>\n<p>Les gouvernements de droite comme de gauche se succ\u00e8dent sans que rien ne change dans un monde o\u00f9 tous les coups sont permis. Paul Aussaresses r\u00e9pond aux questions, n&rsquo;a rien oubli\u00e9 et raconte : les ventes d&rsquo;armes \u00e0 toutes les dictatures, en particulier \u00e0 celles d&rsquo;Am\u00e9rique latine, sous Giscard comme sous Mitterrand, la formation des futurs officiers tortionnaires du Chili et d&rsquo;Argentine par des instructeurs fran\u00e7ais, les op\u00e9rations \u00ab\u00a0homo\u00a0\u00bb (homicides) en Afrique, Klaus Barbie-Altman op\u00e9rant pour l&rsquo;industrie fran\u00e7aise en toute tranquillit\u00e9, en Bolivie. Enfin, ultime r\u00e9v\u00e9lation, Paul Aussaresses nous permet d&rsquo;\u00e9claircir un des derniers grands myst\u00e8res de la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie.<\/p>\n<p>Pour autant, le G\u00e9n\u00e9ral a-t-il tout dit de lui-m\u00eame ?<\/p>\n<p>A-t-il consenti \u00e0 revenir sur ces fameuses \u00a0\u00bb circonstances \u00a0\u00bb qui semblent avoir, au fil d&rsquo;un irr\u00e9sistible processus paralys\u00e9 les plis de sa conscience?<\/p>\n<p>Tout au long de ces entretiens tr\u00e8s serr\u00e9s, Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan ont cherch\u00e9 \u00e0 explorer la question du libre-arbitre et de la responsabilit\u00e9 de l&rsquo;officier en temps de guerre, qui s&rsquo;est pos\u00e9e \u00e0 chaque \u00e9tape de cet itin\u00e9raire sans retour.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En 2001, Paul Aussareses a \u00e9crit un livre : \u00ab\u00a0Services sp\u00e9ciaux : Alg\u00e9rie 1955-1957\u00a0\u00bb, dans lequel il racontait sa participation dans les \u00e9v\u00e9nements en Alg\u00e9rie dans les ann\u00e9es 50, et surtout la pratique de la torture. \u00c0 la suite de<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[34,24,17],"tags":[],"class_list":["post-3315","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-biographie","category-histoire","category-lecture","comments-off"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3315","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3315"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3315\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3325,"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3315\/revisions\/3325"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3315"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3315"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3315"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}