{"id":3469,"date":"2024-12-01T17:03:15","date_gmt":"2024-12-01T16:03:15","guid":{"rendered":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/?p=3469"},"modified":"2024-12-01T17:03:15","modified_gmt":"2024-12-01T16:03:15","slug":"david-le-breton-la-fin-de-la-conversation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/2024\/12\/01\/david-le-breton-la-fin-de-la-conversation\/","title":{"rendered":"David Le Breton &#8211; La fin de la conversation ?"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"size-medium wp-image-3471 alignright\" src=\"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DavidLeBreton-LaFinDeLaConversation-197x300.jpg\" alt=\"\" width=\"197\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DavidLeBreton-LaFinDeLaConversation-197x300.jpg 197w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DavidLeBreton-LaFinDeLaConversation-674x1024.jpg 674w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DavidLeBreton-LaFinDeLaConversation-768x1167.jpg 768w, https:\/\/lecture.jose-marcio.org\/blog\/wp-content\/uploads\/2024\/11\/DavidLeBreton-LaFinDeLaConversation.jpg 987w\" sizes=\"auto, (max-width: 197px) 100vw, 197px\" \/><\/p>\n<p>David Le Breton est un anthropologue que j&rsquo;appr\u00e9cie beaucoup. Il a \u00e9crit des dizaines de livres sortis de ses recherches. Il s&rsquo;int\u00e9resse au corps, dans tous ses \u00e9tats : le visage, le rire, le sourire, les cicatrices, tatouages, le silence, &#8230; et, dans ce livre, la conversation.<\/p>\n<p>Il faut, d&rsquo;abord, se mettre d&rsquo;accord sur ce que c&rsquo;est la conversation. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un dialogue, dans la plupart du temps, l\u00e9ger. Deux ou plus personnes dialoguent, parfois sans but pr\u00e9cis. On peut dire que pr\u00e9ciser quelques attributs de ces conversations : il y a de l&rsquo;ouverture d&rsquo;esprit, \u00e7a se passe en t\u00eate \u00e0 t\u00eate, on peut observer les r\u00e9actions physiques et les expressions corporelles et faciales de l&rsquo;autre et, pourtant, adapter son discours. Il y a une empathie qui se cr\u00e9e. Des exemples de situations sont, la sortie de deux copains pour prendre un verre, un repas de famille. On pourrait m\u00eame ajouter certaines r\u00e9unions de travail dites de \u00ab\u00a0brainstorming\u00a0\u00bb, o\u00f9 les participants sont libres d&rsquo;exprimer leur opinion et de d\u00e9cider, \u00e0 la fin, de la suite ou des id\u00e9es \u00e0 retenir. Tout le reste ne serait que, aux mieux, de la communication.<\/p>\n<p>On parle de \u00ab\u00a0fin de la conversation\u00a0\u00bb, quelque chose qui tend \u00e0 ne plus exister. Ce qui est point\u00e9 comme responsable ce sont les technologies de communication parues surtout \u00e0 partir des ann\u00e9es 1990 : d&rsquo;abord les micro-ordinateurs puis les smartphones et tablettes &#8211; des outils avec un concentr\u00e9 de technologie et possibilit\u00e9s de communication.<\/p>\n<p>Je mets tout ce la en rapport aux concept de modernit\u00e9 de Zygmunt Bauman. On vit dans un monde d&rsquo;acc\u00e9l\u00e9ration (la modernit\u00e9 liquide) o\u00f9 l&rsquo;imm\u00e9diatet\u00e9 est recherch\u00e9e. La vue s&rsquo;\u00e9coule comme un liquide. Il n&rsquo;y a plus besoin, et on n&rsquo;a pas envie non plus, de prendre du temps pour sortir et aller retrouver quelqu&rsquo;un pour prendre un verre : on se fait une vid\u00e9o et chacun prend un verre de son c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement on voit, dans des repas de famille ou dans des repas entre amis dans un restaurant, chacun attentif \u00e0 son smartphone plac\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9, voir m\u00eame scotch\u00e9, s&rsquo;absentant de l&rsquo;environnement. Des cas extr\u00eames d&rsquo;adolescents, pour ne pas dires des enfants et des adultes aussi, qui passent la plupart de leur journ\u00e9e actifs sur des r\u00e9seaux sociaux.<\/p>\n<p>Dans les r\u00e9seaux sociaux, l&rsquo;absence physique des participants cr\u00e9e des comportements parfois pathologiques qui n&rsquo;auraient pu exister dans un dialogue face \u00e0 face, avec tr\u00e8s souvent, des agressivit\u00e9s inacceptables envers ceux qui pensent diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Chez les adolescents, ils ne lisent quasiment plus. Ils se contentent de rechercher des informations, qu&rsquo;ils croient vrais, sur Internet. Plus rapide mais&#8230; sont elles fiables ? Cela a un impact non n\u00e9gligeable dans leur culture.<\/p>\n<p>Quelques bouts de texte se trouvent dans mes citations, c&rsquo;est le minimum que j&rsquo;ai pu extraire.<\/p>\n<p>Ce livre, pourtant de juste 120 pages, est tr\u00e8s dense. Tout est \u00e0 retenir.<\/p>\n<h2>Citations<\/h2>\n<p>(p.29-30)<\/p>\n<blockquote><p>Entamer une conversation implique de donner \u00e0 voir et \u00e0 comprendre \u00e0 son interlocuteur un visage nourri de sens et de valeur, et faire en \u00e9cho de son propre visage un lieu \u00e9gal de signification et d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Impossible en ce sens de se parler sans se regarder, c&rsquo;est-\u00e0-dire sans suivre sur le visage de l&rsquo;autre les fluctuations affectives des propos \u00e9chang\u00e9s. La disparition du visage traduit la fin de toute \u00e9thique, celle de la confiance qui seule permet l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;une r\u00e9ciprocit\u00e9 dans le lien social.<\/p>\n<p>Sans visage pour s&rsquo;identifier, n&rsquo;importe qui ferait n&rsquo;importe quoi, tout serait \u00e9gal, la confiance serait impossible, l&rsquo;\u00e9thique n&rsquo;aurait plus aucun sens. C&rsquo;est justement ce qui se joue dans les r\u00e9seaux sociaux. Un individu masqu\u00e9 devient un invisible, n&rsquo;ayant plus de comptes \u00e0 rendre \u00e0 personne puisque nul ne saurait le reconna\u00eetre et le mettre devant la responsabilit\u00e9 de ses actes ou de ses paroles. Dans \u00ab\u00a0La Face d&rsquo;un autre\u00a0\u00bb, un personnage du r\u00e9cit de K\u00f4b\u00f4 Abe ironise sur une soci\u00e9t\u00e9 o\u00f9 tout le monde serait masqu\u00e9. Il \u00ab\u00a0n&rsquo;y aurait plus de voleur, ni agent de police, ni agresseur, ni victime. Ni ma femme, ni celle de mon voisin !\u00a0\u00bb. A l&rsquo;abri de ces masques, devenu anonyme, nul ne saurait plus qui est qui, avec m\u00eame la possibilit\u00e9 de changer de masque plusieurs par jour. La notion d&rsquo;individu se dissout au profit de celle de personne (persona : masque en latin). Impossible de concevoir un monde sans visages sans l&rsquo;appr\u00e9hender comme un univers de chaos.<\/p><\/blockquote>\n<p>(p.32-33)<\/p>\n<blockquote><p>Dans une conversation, en principe, nous cherchons \u00e0 \u00e9pargner \u00e0 l&rsquo;autre une humiliation ou une blessure d&rsquo;amour-propre. Nous entendons lui \u00ab\u00a0sauver la face\u00a0\u00bb en consid\u00e9rant qu&rsquo;il est de son devoir de faire de m\u00eame. Toute conversation est une mani\u00e8re de se \u00ab\u00a0limer\u00a0\u00bb au contact, comme le dit Montaigne. Nous sommes dans la conversation au sein d&rsquo;un immense d\u00e9bat qui ne nous \u00e9pargne pas, qui nous confirme ou nous bouscule, nous gu\u00e9rit ou nous meurtrit. Il n&rsquo;y a pas plus de vertus premi\u00e8res dans le monde que dans la parole. La conversation expose. Derri\u00e8re le smartphone ou l&rsquo;\u00e9cran, il y a surtout le risque du virus ou de la panne. Et si l&rsquo;\u00e9change tourne mal, la possibilit\u00e9 d&rsquo;\u00e9teindre l&rsquo;instrument. Les arri\u00e8res sont bien gard\u00e9s. Il n&rsquo;y a pas de corps, pas de pr\u00e9sence, une \u00e9coute distraite&#8230; Ce qui n&rsquo;est pas le cas d&rsquo;un \u00e9change de paroles car s&rsquo;imposent alors des r\u00e8gles de civilit\u00e9, garanties justement par la pr\u00e9sence physique de l&rsquo;auteur. L&rsquo;engagement n&rsquo;est pas le m\u00eame.<\/p><\/blockquote>\n<p>(p. 78-79)<\/p>\n<blockquote><p>L&rsquo;intol\u00e9rance associ\u00e9e \u00e0 la volont\u00e9 de d\u00e9truire l&rsquo;autre qui ne pense pas comme soi est d\u00e9sormais courante sur les r\u00e9seaux sociaux, mais d\u00e9borde sur la vie r\u00e9elle des acteurs. Les attaques personnelles, les expressions de haine, parfois les appels au meurtre sont monnaie courante sur les blogs, les forums, les r\u00e9seaux sociaux dans leur ensemble. Ils sont surtout le fait des internautes entre eux. Ils naissent de l&rsquo;impossibilit\u00e9 ou de la difficult\u00e9 d&rsquo;identifier les sources d&rsquo;une attaque personnelle. L&rsquo;hyper-individu contemporain est parfois une sorte de r\u00f4deur parmi les all\u00e9es marchandes de la communications, il se dissimule sous un pseudo, un avatar, il est sans visage. Et d&rsquo;autant moins enclin \u00e0 une conversation. L&rsquo;anonymat favorise les r\u00e8glements de comptes, le harc\u00e8lement, le comm\u00e9rage, la m\u00e9disance, le refus que des opinions diff\u00e9rentes des siennes continuent \u00e0 se dire. Il est d&rsquo;autant plus ais\u00e9 de d\u00e9truire quand on est assur\u00e9 de son impunit\u00e9 par la distance, par l&rsquo;absence de visage. Impossible de remonter \u00e0 la source de la violence et donc de demander des comptes ou de d\u00e9battre. Les r\u00e9seaux sociaux renforcent l&rsquo;invective, le m\u00e9pris. Dans ce contexte, des personnes incapables d&rsquo;agressivit\u00e9 dans la vie courante se sentent autoris\u00e9es \u00e0 toutes les exactions.<\/p><\/blockquote>\n<p>(p. 98-99)<\/p>\n<blockquote><p>Les technologies du num\u00e9rique suscitent un enthousiasme p\u00e9dagogique p\u00e9rilleux. Sur le Net l&rsquo;information remplace la signification et la culture, la recherche implique une sorte de papillonnage fond\u00e9 sur le plaisir imm\u00e9diat, parmi une myriade de donn\u00e9es non hi\u00e9rarchis\u00e9es, souvent r\u00e9gies par des algorithmes, o\u00f9 le meilleur c\u00f4toie le pire, o\u00f9 l&rsquo;univers de la consommation est sans cesse pr\u00e9sent par le biais de la publicit\u00e9, il n&rsquo;est pas organis\u00e9, contr\u00f4l\u00e9, mais en vrac, comme un terrain de jeu sans fin r\u00e9gi essentiellement par l&rsquo;industrie du divertissement. On peine \u00e0 croire que Michel Serres puisse proclamer avec enthousiasme la fin de l&rsquo;\u00e9cole et son remplacement par le Net: \u00ab\u00a0Que transmettre ? Le savoir ? Le voil\u00e0, partout sur la Toile, disponible, objectiv\u00e9. Le transmettre \u00e0 tous ? D\u00e9sormais, tout le savoir est accessible \u00e0 tous. Comment les transmettre ? Voil\u00e0, c&rsquo;est fait [&#8230;] D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, il est toujours et partout transmis. Na\u00efvet\u00e9 d&rsquo;un philosophe qui pense qu&rsquo;il suffit de donner un ordinateur \u00e0 un \u00e9l\u00e8ve pour qu&rsquo;il se hisse \u00e0 tous les niveaux du savoir par un seul clic. L&rsquo;\u00c9cole devient inutile, les enseignants obsol\u00e8tes, hormis pour apprendre aux enfants \u00e0 lire et \u00e0 utiliser les techniques d&rsquo;information et de communication.<\/p>\n<p>Pourtant, au-del\u00e0 du techno-proph\u00e9tisme d&rsquo;un Michel Serres, le constat est plus amer. Internet est moins un outil de connaissance qu&rsquo;un outil de consolidation de croyances informul\u00e9es qui pr\u00e9sident \u00e0 la consultation. Le jeune y trouve ce qu&rsquo;il cherche et renforce ses pr\u00e9conceptions du fait des algorithmes qui orientent son parcours. D&rsquo;o\u00f9 la vuln\u00e9rabilit\u00e9 aux th\u00e9ories du complot, aux fake news, etc.<\/p><\/blockquote>\n<h2>Quatri\u00e8me de couverture<\/h2>\n<div class=\"a-expander-content a-expander-partial-collapse-content a-expander-content-expanded\" data-expanded=\"true\">\n<p>Communiquer n\u2019est pas parler. Il suffit de jeter un coup d\u2019\u0153il sur n\u2019importe quelle rue, n\u2019importe o\u00f9 dans le monde, et de chercher le nombre de passants qui ne cheminent pas les yeux fix\u00e9s sur leur portable.<\/p>\n<p>Les usages sociaux des techniques de communication ont radicalement chang\u00e9 la vie quotidienne et les modalit\u00e9s de relations aux autres. Elles ont affect\u00e9 en profondeur l\u2019intimit\u00e9 et \u00e9branl\u00e9 particuli\u00e8rement la conversation qui \u00e9tait la matrice premi\u00e8re de la sociabilit\u00e9.<\/p>\n<p>La communication, c\u2019est l\u2019interposition de l\u2019\u00e9cran dans la relation \u00e0 autrui, la distance, l\u2019absence physique. Utilitaire, efficace, elle appelle une r\u00e9ponse imm\u00e9diate et exige une disponibilit\u00e9 absolue.<\/p>\n<p>La conversation rel\u00e8ve de la gratuit\u00e9, de la fl\u00e2nerie, elle est une parole partag\u00e9e. Il s\u2019agit d\u2019\u00eatre ensemble et de dialoguer en prenant son temps. Si la communication fait dispara\u00eetre le corps, la conversation sollicite une pr\u00e9sence mutuelle. Le silence dans la conversation est une respiration, dans la communication c\u2019est une panne.<\/p>\n<p>David Le Breton nous fait prendre conscience du danger de cette nouvelle absence au monde et des souffrances qu\u2019elle provoque. Il nous incite \u00e0 rester capables d\u2019\u00e9changer des sourires avec des inconnus et de parler ensemble de la pluie et du beau temps. Juste rester humains.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>David Le Breton est un anthropologue que j&rsquo;appr\u00e9cie beaucoup. Il a \u00e9crit des dizaines de livres sortis de ses recherches. 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