Georges Didi-Huberman, “Images malgré tout”

L’inimaginable… Malgré les images

Ce livre traite un sujet très difficile : tout ce que l’on peut extraire de quatre photographies prises par des membres du “sonderkommando” dans le camp d’Auschwitz, montrant “l’inimaginable”, l’extermination industrielle d’êtres humains.

Ce sont quatre photos prises à la sauvette dans le but de montrer à ceux qui étaient à l’extérieur du camp ce qui se passait là-bas.

L’auteur analyse ces images avec tous les points de vue possibles : le contexte et la difficulté de la prise de vue, la valeur de la photo en tant que preuve, que document historique, que document esthétique,… mais aussi de l’intérêt de les préserver et de les montrer.

La première partie du livre constitue un texte originalement publié en 2001 dans “Mémoire des Camps. Photographies des camps de concentration et extermination nazis”. Ce texte a été contesté et lourdement critiqué par G. Wajcman et E. Pagnoux. Dans la partie restante du livre, l’auteur pousse jusqu’au bout l’analyse de ces images et répond, point par point, à ces critiques.

L’auteur replace ces photos dans un contexte plus large de la transmission historique de ce qui a été la Shoah et commente les choix faits par, par exemple, C. Lanzmann dans “Shoah”, Alain Resnais dans “Nuit et Brouillard” ou Jean-Luc Godard dans “Histoire(s) du cinéma”.

Vue l’énormité de ce qui s’est passé, il y en a qui se posent la question de la pertinence de montrer les images de la Shoah.

On peut, à certains moments, identifier une certaine polémique dans les réponses faites par l’auteur à ceux qui l’ont critiqué, mais cela n’enlève en rien l’objectivité de l’analyse. En tout cas, on peut comprendre qu’il s’agit d’un sujet extrêmement difficile à traiter et que les plaies de cette période de l’histoire ne se sont pas encore refermées.

La question de fond est : Comment imaginer que cela a pu exister ? Imaginer que quelqu’un a pu le concevoir et mettre en place ? Inimaginable mais, malgré tout, ce sont des images réelles.

Un complément, du même auteur, est “Écorces”. C’est un petit livre de moins de 100 pages où il raconte sa visite, en 2011 (donc après l’écriture de ce livre) à Auschwitz et Birkenau, y compris l’endroit d’où ont été prises les photos par les Sonderkommando. C’est, à mon avis, le complément qui manquait à ce livre.

Un autre livre à lire, peut-être avant, est celui de Susan Sonntag : “Devant la douleur des autres”.

Quatrième de couverture

Voir une image, cela peut-il nous aider à mieux savoir notre histoire ?

En août 1944, les membres du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau réussirent à photographier clandestinement le processus d’extermination au coeur duquel se trouvaient prisonniers. Quatre photographies nous restent de ce moment. On tente ici d’en retracer les péripéties, d’en produire une phénoménologie, d’en saisir la nécessité hier comme aujourd’hui.  Cette analyse suppose un questionnement des conditions dans lesquelles une source visuelle peut être utilisée par la discipline historique. Elle débouche, également, sur une critique philosophique de l’inimaginable dont cette histoire, la Shoah, se trouve souvent qualifiée. On tente donc de mesurer la part d’imaginable que l’expérience des camps suscite malgré tout, afin de mieux comprendre la valeur, aussi nécessaire que lacunaire, des images dans l’histoire. Il s’agit de comprendre ce que malgré tout veux dire en un tel contexte.

Cette position ayant fait l’objet d’une polémique, on répond, dans une seconde partie, aux objections afin de prolonger et approfondir l’argument lui-même. On précise le double régime de l’image selon la valeur d’usage où on a choisi de la placer. On réfute que l’image soit toute. On observe comment elle peut toucher au réel malgré tout, et déchirer ainsi les écrans du fétichisme. On pose la question des images d’archives et de leur “lisibilité”. On analyse la valeur de connaissance que prend le montage, notamment dans Shoah de Claude Lanzmann et Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. On distingue la ressemblance du semblant (comme fausseté) et l’assimilation (comme identité). On interroge la notion de “rédemption par l’image” chez Walter Benjamin et Siegfried Kracauer. On redécouvre avec Hanna Arendt la place de l’imagination dans la question éthique. Et l’on réinterprète notre malaise dans la culture sous l’angle de l’image à l’époque de l’imagination déchirée.