Léo Coutellec – La Science au pluriel

Ce livre traite d’une possible évolution de la science en ce qui concerne l’épistémologie et l’éthique en science. Pour résumer, accepter et admettre que la science puisse ne pas être neutre.

Je ne partage pas cette opinion parce qu’elle risque de faire perdre l’objectivité de la recherche scientifique. Bien sûr, aucun scientifique n’est neutre, mais il y a des pas à ne pas franchir. Cette envie de non-neutralité vient surtout des sciences humaines et le débat est historique.

Pour comprendre, commençons par les sciences exactes, avec une citation de Roger Penrose dans « Artificial Intelligence versus Natural Intelligence [RP]

« Ma façon d’envisager la science consiste à chercher à découvrir ce qui est vrai au sujet du monde. Il n’y a donc pas d’enjeu moral en soi ; la question morale est distincte. » La science cherche à comprendre comment le monde fonctionne. Vient ensuite la technologie, qui s’intéresse à la manière d’exploiter les connaissances scientifiques. Bien qu’elle entretienne un lien étroit avec la science, la technologie ne se confond pas avec elle. La technologie exerce une influence considérable et constante sur le quotidien des gens, ce qui soulève inévitablement des questions d’ordre moral. Ainsi, selon Penrose, l’usage de la technologie — et plus particulièrement l’utilisation, bonne ou mauvaise, de la science — est intimement lié à la morale. Penrose est très clair à ce sujet : « Lorsque je fais de la science, je cherche à comprendre le fonctionnement du monde, et non à acquérir du pouvoir. » La science ne vise pas à contrôler le monde ; c’est là l’objectif de la technologie. La technologie et la morale sont des domaines distincts de la science, bien qu’ils en dépendent : lorsque la science évolue, ces deux autres domaines doivent en tenir compte et prendre en considération ses enseignements.

Ce texte, très synthétique, résume bien l’idée.

Interprétons cela. Penrose sépare, à juste titre, « Science » et « Technologie », que l’on peut appeler autrement, comme « Science Appliquée ». Cette séparation est importante puisque si la Science est libre de tout étudier elle n’a pas vocation à prendre le pouvoir ou influencer des prises de décisions : elle doit être neutre. La Science est factuelle et immuable, tant qu’il n’y a pas des nouvelles découvertes. Cela se résume par le mot Objectivité et les chercheurs doivent laisser leurs opinions personnelles à la maison. Ça revient à la partie Science Appliquée de trouver des applications de la partie Science, tenant compte de la morale et de l’éthique, visant le bien de la société.

Le cas des Sciences Humaines est particulier et c’est où le manque de neutralité est plus courant et plus néfaste à cause de cette non-neutralité. La frontière entre ce qui serait de la Science et ce qui serait de la Science appliquée n’est pas aussi nette comme dans les Sciences exactes.

Il existe un courant qui suggère que, dans les études dans ces disciplines, les chercheurs ne doivent pas faire parti de l’objet d’étude [SG], pour la simple raison que souvent, il ne peut prendre suffisamment de distance du sujet d’étude. Par exemple, quelqu’un qui est touché par une certaine discrimination peut témoigner, mais ne doit mener, lui-même, des travaux de recherche sur cette discrimination particulière. De même pour des faits historiques.

Il faut dire un mot ici au sujet du militantisme en recherche, un phénomène en mode. Une des qualités primordiales d’un chercheur est l’ouverture d’esprit, l’aptitude de, toujours, se poser des questions et de pouvoir changer d’avis face aux faits nouveaux ou des arguments et dialogues. Une grande capacité d’écoute. Le problème avec les militants est qu’ils sont dans la défense de thèses spécifiques, toujours « droits dans leurs bottes », pratiquant le prosélytisme et incapables de changer d’avis. Aucune ouverture d’esprit, impossible d’admettre la possibilité d’une démarche différente de la sienne. C’est, le plus souvent, lié.à des idéologies ou des thèmes tels l’écologie ou la politique. Tel comportement est, par définition, incompatible avec celui d’un chercheur digne de ce nom.

Quelle crédibilité peut-on accorder à certains chercheurs que profitent de leur renommée dans un domaine pour militer dans un autre ? Je cite, par exemple, Patrick Boucheron, historien qui a voulu interdire l’apparition d’un ouvrage critiquant le wokisme ? Johann Chapoutot, historien qui défend des thèmes proches de l’extrême gauche (LFI), ou encore Aurélien Barrau, probablement un bon physicien, mais grand militant de l’écologie. Et, pour finir, Sébastien Bohler, journaliste avec un doctorat en neurosciences, mais, lui aussi, militant écologique. Il me semble légitime de se poser des questions sur leur crédibilité. Un physicien disait récemment : « Il n’y a pas de corrélation entre militantisme et compétence ».

À une époque où le militantisme est à la mode, on peut comprendre le souhait qui peut avoir certains scientifiques pour qu’ils puissent utiliser leur activité de recherche pour faire passer leurs opinions personnelles. Mais cela crée le risque de polluer la Science par des idéologies qui n’ont, objectivement, rien à faire là-dedans. Au contraire de la thèse de l’auteur, le but de la Science n’est pas la recherche de pouvoir. La Science n’a aucune responsabilité sur ses résultats. C’est l’utilisation qui en est faite par la société et par les chercheurs qui se sentent impliqués que peut être responsabilisée.

Malgré mon désaccord de principes avec la thèse développée dans l’ouvrage, ça reste un contenu intéressant, si on souhaite connaître les arguments de ces thèses.

[RP] Roger Penrose et all – Artificial Intelligence versus Natural Intelligence » – Springer Nature – 2022

[SG] Serge Genest – Recherche anthropologique : techniques et méthodes – Perspectives anthropologiques. Un collectif d’anthropologues québécois, chapitre 19, pp. 333 à 344. Montréal: Les Éditions du Renouveau pédagogique, 1979.

Citations

Quatrième de Couverture

Plusieurs hypothèses en épistémologie sont formulées dans cet ouvrage pour penser et agir sur le pluralisme des sciences. Léo Coutellec propose de construire un espace de réflexion critique sur ce qu’il nomme la science impliquée. Nom d’une science qui prend acte de sa responsabilité, attentive aux conséquences, une science qui ouvre la possibilité d’un questionnement sur ses finalités, qui ne revendique plus sa neutralité axiologique pour affirmer son objectivité, la science impliquée vise au partage des savoirs et des pouvoirs liés à ces savoirs. Pour l’auteur, l’enjeu est de doter la science d’un nouveau principe démocratique qui permettrait, non pas de la sortir de la tourmente sociétale dans laquelle elle semble être prise, mais de la penser au pluriel dans la profondeur de son implication radicale au réel. Sa réflexion épistémologique sur les sciences rejoint celle de l’éthique.

Issu d’une conférence donnée à l’occasion du 20e anniversaire du groupe Sciences en questions, ce petit ouvrage renouvelle les réflexions épistémologiques et philosophiques au sein de la démarche scientifique et notre façon de penser la responsabilité dans les sciences.